vendredi 15 mai 2009

Le Livre noir du libéralisme - Pierre Larrouturou - Partie 1 : Le constat de l'auteur

Voilà enfin un livre de gauche qui fait du bien à lire. Loin des "règlements de compte" d'un Julien Dray ou des "ma plus belle histoire, c'est vous" de Ségolène Royal parfois amusant et piquant mais manquant de fond, loin d'un "Ce grand cadavre à la renverse" de BHL qui, même s'il était très intéressant à lire, n'apporte pas grand chose aux débats sur ce que peut et ce que doit être le PS aujourd'hui, loin de "L'impasse" de Jospin qui ne fait aucun inventaire de ses propres années et qui manque cruellement de fond sauf sur une pseudo-analyse psychologique de Ségolène Royal qui nous prouverait qu'elle "n’a ni les qualités humaines ni les capacités politiques»", et loin d'un "Il faut saborder le PS" d'un Georges Frêche à la plume assassine, jouissif, mais trop instinctif.

Ce livre noir du libéralisme est limpide. Inévitable pour qui veut comprendre les principaux enjeux économiques des trente dernières années. L'auteur nous éclaire d'abord sur la situation économique mondial actuelle. Les principaux angles d'étude pour cette analyse sont la part des salaires dans le PIB, l'endettement privé et la productivité dans les pays occidentaux.

Le livre comporte trois parties : 1 - Le livre noir du libéralisme 2- Construire une alternative 3 - Qu'est ce qui bloque ?

Ce livre n'est donc pas seulement une critique des politiques néolibérales et de l'analyse de leurs conséquences, il est également un livre de réflexion et de proposition, un livre finement argumenté et très convaincant. Le ton est le plus souvent sérieux, parfois sarcastique, parfois lyrique.

Dans un premier temps, Larrouturou fait différents constats sur le monde actuel.Tous les chiffres de ce livre ont des références d'articles ou d'études économiques de l'OCDE et autres instituts. Dès le début, il critique ardemment le libéralisme à l'aide de ces chiffres :

"Il y a trente ans, en France comme aux Etats Unis, l'immense majorité des citoyens bénéficiait chaque année d'une élévation de son niveau de vie. (...)Plus de 95% de la population bénéficiait de la croissance. Depuis quelques années, aux Etats Unis, le pays qui sert de modèle aux libéraux du monde entier, seuls les 5% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter. Ce n'est pas la LCR qui l'affirme, c'est la banque BNP Paribas. C'est pour cela évidemment que la dette (privée) a tellement augmenté : les 5% des citoyens les plus riches ne peuvent pas faire dix-huit repas par jour ni avoir tous dix voitures garées devant leurs maison. Quand 5% seulement de la population accapare l'essentiel des richesses nouvellement créees et qu'une majorité voit ses revenus stagner ou nettement diminuer, la croissance devrait s'arrêter, faute de consommation. C'est donc uniquement en poussant la majorité des salariés à s'endetter que le libéralisme peut assurer en même temps des bénéfices colossaux pour les 5% les plus riches et une consommation élevée du plus grand nombre (...) En 2006, malgré une croissance de 3%, le revenu médian individuel a baissé de 1,2%".

Au passage, un des leviers de l'endettement privé est le crédit hypothécaire (subprimes) que Sarkozy voulait développer en France en 2006 : "Je veux développer le crédit hypothécaire en France. C'est ce qui a permis de soutenir la croissance économique aux Etats-Unis" Nicolas Sarkozy, Les Echos, 9 Novembre 2006.

Pourquoi tant de personnes voient ainsi leurs revenus stagner ? Pierre Larrouturou l'explique un peu plus loin :

"En vingt ans, la part des salaires dans le PIB a chuté de 12% (pour cette année, environ 190 milliards d’euros vont aller au capital alors qu’ils iraient aux salariés si le marché du travail retrouvait l’équilibre de 1980). Pour justifier le retour aux 40 heures, les leaders de la droite mettent en avant la faiblesse des salaires. Mais tant que le chômage et la précarité resteront à ce niveau, la baisse des salaires se poursuivra, le stress des salariés continuera d’augmenter, la croissance restera molle et les ressources de l’État, des collectivités et de la Sécu stagneront. Nous aurons les plus grandes difficultés à financer les services publics, la recherche, la santé et les retraites. La crise que nous traversons est complexe et multiforme mais le chômage est au cœur de la crise. Nous ne pouvons pas nous résigner. Nous ne devons pas baisser les bras. Casser le chômage doit rester notre priorité absolue."



Quelques références qu'il met et que je reprend ici pour bien convaincre le lecteur :

"Aux Etats-Unis, les salaires réels des homes travaillant à temps plein ont baissé de 2,3%, l'an dernier". Les Echos, 31 Aout 2005

"Aux Etats-Unis, depuis 2001, les bénéfices des entreprises ont augmenté de 40% tandis que les salaires n'ont augmenté que de 0,3%. La part des salaires dans le revenu national atteint son plus bas niveau depuis 1929." Les Echos, 9 Octobre 2006

"Les espagnols ont perdu du pouvoir d'achat en 2005. La rémunération annuelle des salariés a été en hausse de 2,3%. (...) Mais en parallèle, les prix à la consommation ont progressé de 3,7%. D'où une perte importante de pouvoir d'achat pour les Espagnols".
L'Expansion, 13 Octobre 2006

"En Allemagne, la part des salaires décline pour la septième année consécutive pour tomber à 66% du PIB alors qu'elle était encore à 72% en 2000. On observe depuis des années une évolution faible des salaires. Leur montant net, corrigé de l'inflation, est aujourd'hui inférieur à celui de 1991". La Tribune, 12 Janvier 2007

"Même le FMI, réputé très libéral, le constate dans le rapport qu'il vient de rendre public : au cours des deux dernières décennies, il y a eu un déclin continu de la part du revenu qui va au travail. La baisse est très massive et atteint 10% en Europe et au Japon". Les Echos, 23 Mai 2007

"Les entreprises américaines ne savent plus quoi faire de leur argent. Les entreprises membres de l'indice S&P 500 ont consacré plus de 100 milliards de dollars au rachat de leurs propres actions pendant le seul premier trimestre 2006".
La tribune, 13 juin 2006

"Dividendes historiques pour les actionnaires du CAC 40. Les 40 plus grosses sociétés françaises devraient verser 32 milliards de dividendes à leurs actionnaires. Une hausse de 23% sur un an."
Les Echos, 21 Février 2007 (Rq : Sur ce dernier point Pierre Larrouturou précise bien que ce n'est pas du tout le cas des PME qui ont beaucoup plus de difficultés).



Quels sont les risques de tels phénomènes ?

" Une déflation mondiale généralisée, qu'est ce que cela signifie ? Quand les inégalités explosent, quand la part de salaire dans PIB américain est au plus bas depuis 1929 et quand la part des salaires perd 10% en Europe comme au Japon, la crise sociale peut très vite déboucher sur une vraie crise économique par insuffisance de consommation. De même qu'un avion qui ne va plus asez vite peut tout d'un coup ne plus avoir assez de portance et tomber comme une pierre, une économie où la part des salaires (qui alimentent la consommation) est trop faible peut très vite tomber en récession".

L'analyse de Larrouturou sur la hausse de l'endettement privé comme palliatif à la baisse de la part des salaires dans le PIB est vraiment pertinente et éclairante. Il est difficile de résumer réellement sa pensée et le nombre de ses arguments. Je renvoie tous les lecteurs à son livre pour plus de détail.

Pour nombre de politiques aujourd'hui, la solution passe par davantage de croissance. Je réetend d'ailleurs Dominique Strauss Khan invité à une émission avec sa femme durant les primaires socialistes. Sa solution ultime était la croissance et cela passait à ses yeux par davantage de confiance. Il martelait ces deux mots comme un religieux fait une prière : confiance croissance confiance croissance. Sa position est défendable : l'emploi, la hausse du pouvoir d'achat, les recettes fiscales, tout cela peut être améliorer grâce à plus de croissance. Oui mais si la croissance ne vient pas ?

Pierre Larrouturou préfère adopter un autre point de vue :

"Au bout de trente ans de crise, c’est une erreur fondamentale de croire encore que la solution à la crise sociale viendra de la croissance. Aujourd’hui, le seul moyen de rééquilibrer le marché du travail pour augmenter vraiment les salaires, le meilleur moyen de relancer la croissance et de sauver les retraites, c’est de s’attaquer frontalement au chômage."



C'est sur constat que démarre la deuxième partie du livre : "Construire une alternative" (Article en préparation)

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